L’illustre Claude Barthélémy, en guise d’introduction à son blog, raconte une anecdote très intéressante et s’interroge: « Qu’est-ce qu’une note » ? J’étais justement en train d’ébaucher un article du même ordre, ce qui m’a conduit à presser le pas... Voici donc quelques réflexions à ce sujet.
Perception et Interprétation
Nous savons que notre perception de l’environnement, au travers des 5 sens communs mais aussi au travers de la proprioception (perception interne), agi comme une sorte de « filtre passe-bande »: nous ne percevons pas l’intégralité du spectre sonore, nous ne voyons pas toutes les nuances de couleurs etc. Notre appréhension du monde est donc partielle.
Paradoxalement, elle est en même temps plus riche. Un peu comme si la nature nous aidait à reconstruire ce que nos sens réducteurs nous avaient fait perdre. Les sciences cognitives nous apprennent que notre perception du monde est active. Non seulement nous percevons, mais nous interprétons nos percepts. Les exemples sont à la fois classiques et nombreux. Sur l’image (cliquable) ci-contre, voyez-vous un carré ? Mais existe t’il ? Indication: celui qui voit au contraire 4 Pacman doit immédiatement consulter son médecin traitant...
Deux autres exemples classiques sont l’illusion de Müller-Lyer (les deux lignes horizontales sont de même longueur) ou la fameuse « Cascade » d’Escher qui semble couler à l’infini. Ces exemples sont intéressants car ils montrent bien que non seulement nous interprétons, mais en plus, nous ne le faisons pas volontairement. Nos sens nous trompent en quelque sorte.
Il est parfois possible, cependant, de contrôler le processus d’interprétation de nos percepts plutôt que de le subir. Sur l’image ci-contre, voyez-vous une vieille dame ou plutôt une jeune fille ? Pouvez-vous voir les deux ? Pouvez-vous choisir à tout moment celle que vous préférez voir ?
Tout ceci nous permet d’exhiber 3 étapes fondamentales dans l’acte de percevoir et d’interpréter: l’étape sensorielle dans laquelle un stimulus nous parvient et excite nos capteurs, l’étape perceptive dans laquelle nous extrayons des motifs élémentaires (par exemple des formes; c’est ici que nos sens peuvent nous tromper) puis l’étape cognitive dans laquelle nous identifions les choses perçues, grâce en particulier à ce que nous connaissons déjà. Rajoutons par là-dessus une boucle sensorimotrice et nous obtenons un système fort compliqué...
Qu’est-ce qu’une note ?
La perception auditive ne fait pas exception à la règle. L’étape sensorielle a lieu lorsqu’une vibration acoustique est transmise à nos tympans. L’étape perceptive met en branle l’oreille interne, la cochlée, l’organe de Corti. L’étape cognitive, pour finir, est sans doute la plus magique et mystérieuse: elle dépend de notre connaissance musicale, de notre culture, de nos apprentissages etc.
Sur les 20 dernières années (grossièrement), les chercheurs neurologues ont abouti a des résultats assez fascinants sur le fonctionnement de notre « organe musical ». L’on sait aujourd’hui que celui-ci opère l’équivalent d’une transformée de Fourier sur le son, traduisant une information temporelle en son équivalent fréquentiel. Il en découle des propriétés étonnantes, comme une prédisposition innée à l’octave (traduite par une synchronisation des « spikes » de différents groupes de neurones) ainsi qu’à la quinte. Il est donc vraissemblable que nos structures musicales, au moins en partie, ne soient pas dues au hasard, mais répondent bien à un besoin physiologique.
Nos prédispositions (notre câblage biologique), ne suffisent cependant pas à tout expliquer (heureusement ! Il n’y aurait plus ni mystère ni magie sinon). Dans ce qui suit, je vous propose quelques réflexions centrées sur la dernière phase (cognitive) du processus de perception / interprétation, c’est-à-dire sur les aspects culturels, d’apprentissage, de connaissance etc. Afin de comprendre ce qu’est une note, on peut aussi prendre le problème à l’envers, c’est-à-dire se demander « qu’est-ce qui n’est pas une note », ou même « qu’est-ce qu’une fausse note ».
Qu’est-ce qu’une fausse note ?
Il n’y a pas de fausse note. La question est idiote si l’on ne se demande pas « fausse par rapport à quoi ». En d’autres termes, qu’est-ce qui fait qu’une note serait fausse pour une personne et pas pour une autre. Bien sûr, la fausse note la plus connue est celle que le musicien joue sans en avoir eu l’intention. Celle-ci devrait d’ailleurs plutôt s’appeler « note accidentelle », car bon nombre de ces fausses notes ne sont pas fausses du tout, et en particulier pas fausse pour l’auditeur. Un peu comme quand un acteur de théâtre rate une ligne dans sa réplique, sans que le spectateur ne s’en aperçoive. Au delà de ce cas particulier, il me semble que l’on peut distinguer trois niveaux de fausses notes, tous parfaitement contestables.
La fausse note absolue
À un certain moment dans l’histoire de la musique occidentale, on a décidé que le LA de référence serait une vibration de 440 Hz. À partir de ce LA de référence, l’établissement d’une gamme tempérée entraîne l’attribution d’une fréquence fixe à toutes les notes. Une fausse note absolue est donc une note dont la fréquence fondamentale ne correspond à aucune de celles « autorisées » par la gamme tempérée de référence (par exemple, un LA trop haut qui vibrerait à 441 Hz).
Le poil de certains musiciens classiques se hérisse à l’ouïe d’une fausse note absolue (c’est joli à voir, un musicien classique avec le poil hérissé). Pour quelle raison ? Parce qu’ils ont l’oreille absolue (environ 20% d’entre eux, selon des estimations récentes). L’oreille absolue est un phénomène intéressant: il s’agit de pouvoir identifier une note directement en fonction de sa hauteur, sans se baser sur une note de référence que l’on aurait joué juste avant. Des recherches relativement récentes on montré que pour avoir l’oreille absolue, il faut une combinaison de facteurs innés (génétiques) et acquis. Dans l’inné, on trouve une forte capacité de discrimination fréquentielle de l’oreille interne, ainsi qu’une forte capacité de mémorisation auditive. Dans l’acquis, le facteur critique est un apprentissage très jeune de la musique, en particulier du solfège, avec une référence constante au diapason. Plus vous faites de dictée musicale tout gamin, plus vous avez de chances de développer l’oreille absolue. À l’inverse on a aussi montré que même doté des capacités innées nécessaires, il est impossible de développer l’oreille absolue à l’âge adulte, même chez des musiciens confirmés. On voit donc bien le caractère essentiel de l’aspect cognitif: l’apprentissage très jeune, à l’heure où le cerveau est encore en développement.
Un zoreille absolu est gêné par une fausse note absolue parce qu’elle ne correspond à aucune des notes qu’il a appris à reconnaître. Elle ne rentre dans aucun moule. C’est pour cela que la musique baroque, censée être jouée à une référence plus basse que 440Hz a dérangé bon nombre de musiciens. Un jour, j’ai presque rendu physiquement malade une violoncelliste en lui chantant une gamme à l’envers: je chantais do ré mi fa sol la si do, mais en disant do si la sol fa mi ré do... amusant non ? Pas pour elle. Le fait d’entendre une note associée à un mauvais nom la dérangeait beaucoup, mais le fait que cela puisse être fait volontairement lui paru totalement ahurissant. Au passage, la personnalisation des notes (leur donner un nom) est un autre aspect intéressant qui joue sur l’oreille absolue, et que les anglo-saxons nous envient.
Il paraît que quand j’étais petit et que j’apprenais le solfège au conservatoire, j’avais l’oreille absolue. Je pense l’avoir perdue au moment où j’ai abandonné le classique au profit du Jazz, et que je suis passé du piano à la guitare, ce qui n’est sans doute pas un hasard. Le piano est un instrument absolu: il existe une unique manière de jouer une note. Les notes sont toutes étalées sur le clavier, et l’apprentissage vous conduit à une mémoire physique des notes en valeur absolue (c’est la même chose avec un saxophone). Par opposition, la guitare est un instrument plutôt relatif. Il existe plusieurs manières de jouer une note, et ce qui est constant c’est l’intervalle: une case de différence vaut un demi-ton. Pour un guitariste, il est assez trivial de transposer par exemple. Il suffit souvent de se décaler sur le manche. Par conséquent, l’apprentissage de la guitare conduit à une mémoire physique des intervalles plus que des notes. Une mémoire relative plutôt qu’absolue.
Tout ça pour dire que si votre apprentissage ne vous a pas conduit à l’oreille absolue, une fausse note absolue ne sera, pour vous, pas fausse du tout ! Et quand je vois la gêne qu’occasionne l’oreille absolue chez certains musiciens (incapables de lire une partition de cuivre transposée en si ou mi bémol), je me dis que je suis plutôt content de l’avoir perdue...
La fausse note relative
Supposons maintenant que vous ayez l’oreille relative plutôt qu’absolue, c’est-à-dire qu’à partir d’une référence que l’on vous donne (même si c’est 441 Hz), vous soyez capable de reconnaître les intervalles. Dans ce cas, vous percevrez certainement toutes les notes de la gamme diatonique (faisons abstraction des problèmes de tempérament), dans cette nouvelle référence, comme justes. Cependant, il y a aussi gros à parier que si l’on vous sort un quart de ton ou une note décalée de quelques commas (qui pourrait tout à fait retomber sur un LA 440 Hz), votre poil se hérisse à son tour. C’est ce que j’appelle une fausse note relative.
Mais ces notes sont-elles vraiment fausses ? Comment peuvent-elles être fausses alors qu’il existe des musiques (arabes et indiennes notamment) ou les intervalles de 3/4 et 2/3 de tons sont monnaie courante ? Peu importe que notre physiologie nous câble pour l’octave et la quinte par exemple. Ce qui est important, c’est de constater qu’un intervalle de 3/4 de ton est choquant pour certaines personnes et pas choquant pour d’autres. Cela montre à nouveau l’importance de la culture musicale: quels sont nos codes, à quoi est-on habitués, qu’a-t-on appris et à quoi est-ce que l’on s’attend. Pour tout dire, je m’amuse comme un petit fou en ce moment à jouer « faux » exprès sur une guitare fretless... La musique micro-tonale n’est pas loin.
La fausse note contextuelle
Le même phénomène se retrouve dans ma troisième catégorie de fausse note: la fausse note contextuelle. Une fausse note contextuelle est juste absolument ou relativement, mais ne correspond pas au contexte harmonique sous-jacent. Par exemple, une tierce mineure est contextuellement fausse sur un accord majeur. Les fameuses « avoid-notes » comme la quarte sur un accord majeur font partie de cette catégorie. Une fausse note contextuelle est dissonante, un terme à connotation largement péjorative. Si mes souvenirs sont bons, Miles Davis, le premier, s’est fait traiter d’hérétique lorsqu’il a commencé à jouer sur le mélange tierce majeure / mineure. Pourtant, aujourd’hui, jouer « out » est devenu un sport international dans l’improvisation Jazz. J’adore par exemple la manière dont Randy Brecker se moque de la tonalité « officielle » d’un morceau pour aller se balader à gauche et à droite, puis retomber sur ses pattes. Un jeu qui, 30 ans plus tôt, aurait été perçu comme totalement faux et par conséquent très choquant. D’un point de vue pédagogique, on en est même venu à développer des techniques de jeu atonal: l’exception est devenue règle (Cf. cet autre article sur la notion de règle et de transgression).
Alors que s’est-il passé depuis la glorieuse époque des règles strictes de l’harmonie classique ? Toujours le même processus: notre culture musicale a évolué, sous l’impulsion de chercheurs brutaux et surprenants, bouleversant nos référentiels, nos codes, s’attirant les foudres des conservateurs mais nous offrant en permanence de nouveaux standards sur lesquels s’appuyer. Tout ce qui fait que la partie cognitive de notre perception est en mouvement perpétuel.
Dans la notion de fausse note, il y a la notion de choc: une fausse note est fausse parce qu’elle n’est pas conforme à nos codes. Elle est donc désagréable, pas belle. Ce qui nous conduit tout droit à réfléchir sur la notion d’esthétique.
Qu’est-ce qu’une moche note ?
À l’époque où je faisais ma crise d’ado en écoutant très fort du Heavy Metal dans ma chambre, mon père, grand mélomane et passionné de musique classique, avait l’habitude de pénétrer furieux (et sans frapper) dans mes quartiers en hurlant « c’est pas de la musique ça, c’est du bruit, c’est horrible ! ».
Alors, qu’est-ce qu’une moche note ? D’un point de vue signal, Le son saturé d’une guitare est grossièrement produit par un écrêtage sur les plus fortes amplitudes, produisant tout un troupeau d’harmoniques dans le domaine fréquentiel. D’un autre côté, ce qui fait la beauté du son d’un instrument, c’est justement les harmoniques qu’il produit. Une pure sinusoïde (un pic de Dirac dans le spectre fréquentiel), ce n’est pas tellement beau, c’est assez pauvre. Dans le domaine musical, la pureté ne vaut donc pas beauté, bien au contraire. La beauté aussi, dans une certaine mesure, est contrainte par des aspects de conformité culturelle. Ce qui est intéressant dans la moche note, c’est qu’elle produit une émotion à l’opposé de la beauté. Un rejet, une certaine violence. Mais qui a jamais dit que la musique ne devait être que belle ? La littérature, le cinéma, le théâtre, la peinture, la sculpture jouent sur tout le panel des émotions. Pourquoi un film d’horreur est-il un film, mais une guitare saturée seulement du bruit ? La moche note apporte à la musique son quota de violence, de haine, d’angoisse, de peur, toutes ces émotions qui font que les arts parlent de la vie plutôt que du paradis.
On rejoint ici l’anecdote initiale dont Claude parle dans son blog. Y a-t-il une différence entre une note et un bruit ? L’on sait que dans certains cas, l’oreille reconstitue une fréquence fondamentale là où elle manque. J’ai tendance à penser que nous sommes capables du processus inverse: faire abstraction d’une fréquence fondamentale qui pourtant existe, et par la même transformer une moche note en bruit.
Beaucoup (trop) de notes
Un petit peu en marge du sujet qui nous occupe ici, un autre souvenir me revient. À l’époque où je finissais ma crise d’ado en écoutant très fort du Michael Brecker dans ma chambre, mon père, grand mélomane et passionné de musique classique, avait l’habitude de pénétrer furieux (et sans frapper; ça vous rappelle quelque chose ?) dans mes quartiers en hurlant « non, mais il fait n’importe quoi à toute vitesse, là, hein ?! ». Mon père n’aimait pas qu’il y ait beaucoup (trop) de notes. Ce qu’il ne réalisait pas cependant, c’est que certains des morceaux classiques qu’il chérissait avaient tout autant de notes, et toutes aussi rapides. La seule vraie différence résidait dans le fait qu’il était certainement habitué aux motifs classiques, et beaucoup moins aux gammes pentatoniques, diminuées, demi-diminuées, et je ne parle même pas de jouer « out ».
Là encore, on voit que la « beauté » d’une montée ou d’une descente de gamme, quelle que soit sa vitesse, dépend avant tout de ce à quoi l’on est habitué, de ce à quoi l’on s’attend. Un peu comme quand quelqu’un vous parle et que vous lui coupez subitement la parole en précisant: « oui, oui, je vois ce que tu veux dire ». On a compris le message avant même sa fin. Quand il y a beaucoup (trop) de notes, l’important pour l’auditeur n’est pas chaque note, prise individuellement, mais l’impression d’ensemble qu’elles vous laissent. Le sens général du message. De la même manière que vous vous souvenez du sens général d’une conversation sans pour autant vous rappeler les mots exacts.
En fait, il existe de très nombreux parallèles entre la musique (l’improvisation en particulier) et les langues vivantes. Voir cet autre article à ce sujet.
Conclusion
Tout ceci nous montre que s’il n’y a pas de fausse note, c’est qu’il n’y a pas de note du tout. Au fond, une note, ça n’existe pas. C’est la même chose avec le rythme, au passage (et ça pourrait faire l’objet d’un autre article): une note n’est pas plus fausse qu’une mesure à 7/8 est « bancale ». Ce qui est magique avec l’art, c’est qu’entre l’artiste et l’auditeur/spectateur, il y a un miroir sans tain. L’artiste nous envoie un message émotionnel, mais ce n’est pas celui que l’on reçoit. Ce que l’on reçoit, c’est un amalgame mystérieux entre le message émis, et ce que nous y projetons et qui nous est renvoyé, reflet de nous-même, distordu par les aspects cognitifs, culturels et conjoncturels de notre perception.
Post-Scriptum
Je parlais plus haut d’oreille absolue versus relative. J’ai la sensation qu’il existe un troisième « talent » d’oreille, que j’ai envie d’appeler « oreille harmonique ». Pour avoir discuté avec bon nombre de musiciens, classique notamment, je sais que pas mal d’entre eux m’envie cette capacité de reconnaître instantanément la couleur d’un accord (9+, m7b5, sus4 etc.). Il me semble que c’est différent de l’oreille relative car lorsque j’analyse la couleur d’un accord, je ne pense pas le faire note par note (ou plutôt intervalle par intervalle), mais directement, globalement. Je ne sais pas si ce phénomène a fait l’objet d’études, mais je serais très intéressé par des informations sur la question !














